Depuis le début le début de l’ère Open en 1968, ce n’est arrivé que deux fois qu’aucun Français, tableaux masculin et féminin confondus, ne se qualifie pour le troisième tour de Roland Garros : en 2021 et en 2023. Si l’on décide d’aller un peu plus loin, cela fait depuis 2020 qu’aucun Français n’a accédé à la deuxième semaine du Grand Chelem parisien. Pression du résultat dans sa patrie ? Vrai échec de la formation française ? Ou simplement un passage à vide pour le tennis français ? Tentative d’explication de cette drôle d’anomalie qui commence à durer.

Roland Garros comme mise en évidence des lacunes françaises

Il serait un peu trop facile de blâmer les Français uniquement en se basant sur leurs performances Porte d’Auteuil, puisque le vrai souci n’est pas nécessairement là. Attaquer directement le bilan général des Français sur une saison, ce serait faire preuve de cynisme, mais ce ne serait pas avoir tort pour autant. Cette année à Roland Garros, une seule Française a bénéficié du statut de tête de série : Caroline Garcia, tête de série numéro 5. Pour rappel, ces statuts de tête de série sont distribués en fonction du classement en début de tournoi, et 32 joueurs sont concernés dans chaque tableau. C’est un statut qui permet de bénéficier d’une relative protection durant les trois premiers tours, en affrontant des joueurs assez loin au classement en théorie, pour se permettre d’accéder plus facilement à la deuxième semaine.

Caroline Garcia, cinquième mondiale et numéro un française (© Corey Spikin – AFP)

Alors la théorie, c’est bien beau, mais encore faut-il la mettre en pratique, et les Français ont bien du mal à le faire, en témoigne cette édition 2023 de Roland Garros. Le réflexe naturel serait de se dire que ce tournoi est une exception en termes de manque de têtes de série. À vrai dire, pas vraiment. Dans le tableau masculin, aucun Français n’a été tête de série depuis l’Open d’Australie 2022 (Monfils et Humbert), soit plus d’un an. Côté féminin, Caroline Garcia est la seule tête de série française depuis l’US Open 2022. Avant cela, aucune Française n’avait été tête de série depuis Kristina Mladenovic à l’US Open 2020. C’est dire à quel point le tennis français est à la peine depuis quelques années, et semble confronté à un plafond de verre qu’il ne peut briser. Pourtant, côté masculin, onze Français se trouvent dans le top 100 mondial, mais seulement deux dans le top 50, et le mieux classé, Ugo Humbert, n’est que quarantième mondial.

Côté féminin, Caroline Garcia est certes cinquième mondiale, mais derrière la Française la mieux classée, Alizé Cornet, est 62e, et elles sont seulement quatre dans le top 100. L’échec français en Grand Chelem, et plus précisément à Roland Garros, réside avant tout dans l’absence de performance des joueurs dans les plus petits tournois. Jo-Wilfried Tsonga est le dernier Français à avoir remporté un Masters 1000, c’était en 2014 à Toronto. Les Français savent remporter des ATP 250, mais pour améliorer son classement, il faut aussi performer en ATP 500 et en Masters 1000. Chez les femmes, le constat est moins pire sur les dernières années, la dernière vainqueure française en Grand Chelem étant Marion Bartoli en 2013 et Caroline Garcia ayant remporté les WTA Finals en 2022 ainsi qu’un WTA 1000 la même année à Cincinnati.

Traiter le mal à la racine

C’est un concept qui est souvent utilisé, mais qui illustre bien ce que traverse le tennis français actuellement, c’est-à-dire un vide générationnel. Le leader français masculin est Ugo Humbert actuellement, 24 ans, soit treize ans de moins que les deux monstres sacrés que sont Richard Gasquet et Gaël Monfils. Avec Jo-Wilfried Tsonga et Gilles Simon, récemment retraités, ils ont fermé une génération exemplaire de régularité qui assurait quasiment à chaque tournoi du Grand Chelem la présence d’un Français en deuxième semaine, et ce pendant dix ans. Si l’un d’eux avait remporté un tournoi du Grand Chelem, personne n’hésiterait à parler de génération dorée.

Ugo Humbert, quarantième mondial et numéro un français (©Maxppp)

Mal habitué par cette régularité au plus haut niveau durant toute une décennie, le public français en demande autant des successeurs de ce groupe, à raison. Quel public ne demanderait pas à ses joueurs d’exceller au plus haut niveau, encore plus lorsque le pays concerné accueille un tournoi du Grand Chelem. Mais depuis quelques années, la formation française peine à faire éclore ses pépites au plus haut niveau. Corentin Moutet, Hugo Gaston, Fiona Ferro, Diane Parry et ainsi de suite, sont autant de noms de joueurs dotés d’un potentiel énorme mais, qui peinent à s’affirmer au plus haut niveau. Autant chez les femmes, une fois de plus, le constat est moins alarmant, la plupart des espoirs étant encore très jeunes et ayant encore le temps de confirmer. Autant chez les hommes, il aura fallu attendre cette année pour que la nouvelle génération pointe le bout de son nez par le biais d’Arthur Fils et Luca Van Assche.

Mais quand on a seulement vingt ans, ce n’est pas à nous de devoir sauver le tennis français, sûrement pas. Alors qu’est-ce qui bloque dans la génération d’avant ? Dans un entretien accordé à L’Équipe en début de semaine, Christophe Bernelle, psychiatre et ancien tennisman de haut niveau, explique qu’on « ne travaille pas assez le mental en France, c’est une certitude. Pas assez et pas assez bien. » La fameuse « lose » française comme on la connait si bien et qui s’installe de plus en plus dans une forme peu plaisante. Le passage du monde junior au circuit professionnel fait souvent des ravages, et les espoirs français peinent souvent à exprimer leur plein potentiel au plus haut niveau. Pression du résultat, mauvaise préparation, aspect mental négligé, sont autant de possibles explications qui pourraient être avancées pour tenter d’élucider l’énigme que représente la faiblesse mentale du tennis français.

Arthur Fils (à gauche) et Luca Van Assche (à droite), les deux grands espoirs du tennis français (© Getty Images)

Et la Fédé dans tout ça ?

Les joueurs sont peut-être moins bien préparés au plus haut niveau, avec une préparation mentale qui peut être moindre, mais pour que cela arrive, il faut que des décisions soient prises en amont qui mènent à un tel résultat. Pour Fabrice Santoro, ancien tennisman français, il n’est pas question de trou générationnel, mais d’un « trou de bonnes décisions » confie-t-il à L’Équipe. Il pointe notamment du doigt les paroles de Gilles Moretton, actuel président de la FFT, lui disant après son élection qu’il (F. Santoro) faisait partie des anciens dont le tennis français « ne pouvait se passer ». Aucun poste concret à la Fédé depuis pour Santoro, et rares sont les anciens dont l’expérience est utilisée pour servir la formation française. Oui, Nicolas Escudé est Directeur technique national (DTN), oui Amélie Mauresmo est directrice de Roland-Garros. Mais voir Tsonga consultant sur Prime, Gilles Simon à la retraite complète et Mary Pierce sur France 2, cela pose question sur la volonté de la FFT de s’appuyer sur ses anciens.

Nicolas Escudé, DTN de la FFT (à gauche) et Gilles Moretton, président de la FFT (à droite) (© AFP)

Les noms cités sont au pire des demi-finalistes de Grand Chelem, au mieux des vainqueurs de ces trophées si convoités. En termes de connaissance du haut niveau, on fait difficilement mieux en France à l’heure actuelle, alors pourquoi ne pas s’en servir ? La question demeure sans réponse, mais certains choix de la FFT interrogent. Désormais, les joueurs de plus de 21 ans ne seront plus aidés financièrement par la Fédé, avec un président pour qui la réussite au plus haut niveau est un « projet individuel ». Dans une fédération où les jeunes ont rarement autant été en difficulté, et où les caisses sont pleines, la phrase a de quoi surprendre. Même son de cloche du côté de Nicolas Escudé, qui estime que « ce n’est pas une fédération qui fera gagner un Grand Chelem à un joueur. » Effectivement, il faut avant tout un mental de champion pour y parvenir, mais est-ce pour autant une raison pour décider de lâcher complètement ses joueurs ?

Dans une fédération où les scandales ne manquent pas ces derniers mois (détournement de fonds, corruption, management autoritaire…), le sportif était passé au second plan, mais à tous les étages le navire prend l’eau et se doit de réagir rapidement pour combler ses lacunes. Chez les femmes, le trou générationnel est bien plus conséquent, et sur ce point-là difficile de blâmer la direction actuelle. Gilles Moretton le dit lui-même, il paie une absence de détection dans les territoires depuis 15 ans qui cause le trou générationnel qu’on voit aujourd’hui. Il faudra donc attendre plusieurs années avant d’avoir les résultats de la nouvelle politique de détection de la FFT. Côté hommes, Van Assche, Fils, le retour en forme de Humbert, mais aussi Gabriel Debru et Giovanni Mpetshi Periccard sont des motifs d’espoir pour la suite. En vouloir à nos joueurs est un droit qui peut se comprendre, tant leur potentiel qui apparaît parfois gâché nous frustre, mais ils ne sont pas aidés et paient aussi des choix politiques qui leur échappent.

Crédits

Corentin Delorme

Clive Brunskill – Getty Images

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