Dans deux semaines, le 1er novembre prochain, Théa Khelif s’élancera au départ de la Route du Rhum pour une traversée transatlantique solitaire de 6 500 kilomètres entre Saint-Malo et la Guadeloupe. Un défi immense pour la skippeuse de 27 ans originaire de Vielle-Église, qui réalise sa deuxième saison complète en parallèle d’une carrière de kiné mise entre parenthèses pour lui permettre de se professionnaliser.
« C’est une attache solide », un lien fort avec la Côte d’Opale
Ayant découvert la voile à Gravelines, elle est licenciée depuis toujours au Gravelines Grand-Fort-Philippe Voile Légère Sportive (GGVLS). Lorsqu’elle a commencé la compétition internationale, elle a choisi de s’expatrier au Havre (Seine-Maritime) pour rejoindre le pôle Espoir. « Il n’y avait pas de structure équivalente dans la région, mais j’échange encore beaucoup avec le club du GGVLS et les jeunes là-bas », confie-t-elle. Elle se veut rassurante quant à l’évolution de la voile dans les Hauts-de-France. « En créant un groupe d’entraînement au Havre avec d’autres skippers, on essaie d’exporter le sport et de s’écarter du vivier historique de la Bretagne. »
Car beaucoup de skippers, notamment des Hauts-de-France mettent le cap au début de leur carrière vers ces terres plus structurées et riches en formations, délaissant souvent leurs racines. « Il y a un progrès comparé à quand je suis partie au Havre il y a dix ans. C’est un peu tard mais ça progresse, il y a beaucoup de clubs de voile avec des formations qui évoluent pour la course au large. » Elle explique ainsi que « rester attachée à son club local en tant que sportive de haut niveau, ça permet de garder un engouement. »
Une carrière riche en catégories et en palmarès
La carrière de la navigatrice prend racine dans la voile légère1. Marquée notamment par un titre de vice-championne de France en Laser Jeunes en 2017, elle affichait alors son ambition. « J’avais les Jeux olympiques en objectif. Mais à la suite d’une longue trêve sportive avec les confinements et une blessure au poignet, j’ai pris du recul et d’autres perspectives dans la discipline se sont ouvertes. »
En 2021, elle se lance alors dans le Match racing2 sur une « taille de bateaux intermédiaire et en équipage ». C’est un succès total, avec notamment un titre de championne d’Europe en 2022 et deux titres consécutifs de championne du monde avec un équipage féminin en 2022 et 2023. « J’ai appris tous les postes à bord, à bien faire mes tâches, à savoir aussi bien naviguer qu’établir des stratégies. » Forte de cette maîtrise de la régate, elle commence la course au large en 2023, menant de front encore aujourd’hui les deux disciplines.
L’année 2025 signe son engagement définitif dans l’offshore. Il y a un an, elle a accroché à son palmarès le titre de championne du monde de course au large en double mixte avec Thomas André, et a terminé la mythique Transat Café l’Or 3 avec Marion Engelhard, arrivant à la 31e place. Après une première année formatrice courue principalement en duo, elle entame désormais sa deuxième saison en tant que skipper, mais cette fois-ci en solitaire.

© – Histoire des Halfs
« Une transat où on n’a rien à réparer, ça n’existe pas », l’objectif Route du Rhum
Pour cette première saison en solitaire, la préparation et la réalisation de son projet sportif se concentrent autour de la Route du Rhum. Pour s’y consacrer, elle a dû mettre sa carrière de kiné remplaçante en pause. « J’ai beau courir dans une catégorie pro, je suis encore en voie vers la professionnalisation. Cette année, j’ai travaillé comme kiné pendant quatre semaines, c’est très peu. »
Courant dans la catégorie des Class40 (des monocoques de 12m, soit 40 pieds), elle a réalisé plusieurs courses sur ce support, mais sur les deux en solitaire une seule s’est achevée lors de la TRIN’40 fin avril, où elle avait fini 19e sur 30 et 2e femme. La navigatrice de 27 ans avait dû abandonner lors de la Dhream Cup en juillet dernier, dès les premières nuits. Elle relativise « Il n’y a pas que les courses qui comptent, on fait beaucoup de navigation en solitaire tout au long de l’année où on s’impose des parcours avec d’autres skippers, on passe des nuits en mer et on apprend à maîtriser les différentes manœuvres. »
Ayant appris sa qualification au Rhum en juillet, son été a surtout été rythmé par la préparation de son Class40 Women of Course 158 et par la fin de son entraînement début octobre. « On est sur une période actuellement où on est très sollicités, on a beaucoup de choses à faire. Il y a des jours où on coche tout dans la to-do list et c’est parfait, et d’autres non, donc c’est pas mal de stress. » Elle se veut rassurante : « Avec l’équipe, on a déjà tout mis en place toute l’année pour arriver sereins au départ. »
Pour le moment, pas question d’envisager un temps de parcours ou un classement. « Pour la plupart, tout se fixe à partir de la première semaine de course. Seuls les favoris le savent dès le début en estimant leurs capacités à performer jusqu’au bout. » Souvent citée comme la course la plus exigeante après le Vendée Globe, la navigatrice sait à quoi s’attendre : « Ce qui va être décisif, c’est l’impact des avaries4, parce qu’une transat où on n’a rien à réparer, ça n’existe pas. » Elle est claire sur son but : « Le plus important, ce sera d’arriver de l’autre côté en ayant géré mes ressources et en évitant de subir sur les derniers jours. »

© – Water and Technology Factory
Entre recherche de sponsors et engagement
Cependant, les financements ont du mal à suivre, ce qui entraîne d’énormes difficultés. L’entretien du bateau et les équipes, souvent bénévoles, génèrent des coûts importants. « C’est financé essentiellement par nos sponsors. On a dû mettre des optimisations pour le bateau de côté par manque d’argent », explique-t-elle. Un contexte délicat mais commun dans le monde de la voile, comme on a pu le constater avec le Dunkerquois Thomas Ruyant. Pourtant vainqueur de la course en 2022 dans la catégorie IMOCA, il a dû renoncer à sa participation car il lui manquait 2,5 millions d’euros. « C’est l’exemple le plus parlant : plusieurs skippers chevronnés se retirent, ça montre que la période est difficile pour tout le monde. » Pour tenter de pallier ce manque, Théa a mis en place une cagnotte participative qui a, à ce jour, récolté plus de 10 000 euros. Elle compte bien sur cette course pour offrir davantage de visibilité à son profil et à sa fondation.
Car depuis 2025, Théa Khelif a créé Women of Course, un projet qui encourage la mixité et pousse pour qu’il y ait davantage de femmes dans la voile de haut niveau afin de créer un vivier de skippeuses. « Quand on est en formation, plus on grandit, moins il y a de filles. On voit souvent les mêmes visages, comme dans beaucoup de sports. » Un aspect essentiel, surtout quand on voit que sur cette édition de la Route du Rhum, seules 10 femmes sont engagées sur les 118 participants. La voile étant un sport qui ne repose pas seulement sur le physique mais aussi sur « la stratégie et le management des efforts », elle estime qu’« elles peuvent faire du sport et être aussi compétitives ».
Faire rêver d’autres femmes, mais aussi vivre son propre rêve en s’attaquant à ce Rhum. Un défi de taille à la couleur ambrée et enivrante, mais dont la traversée s’annonce corsée et chargée d’épices. L’heure des derniers réglages a donc sonné. Le départ de cette 13e édition de la Route du Rhum sera donné le dimanche 1er novembre à 13 h, dans une ambiance de fête avec pas moins d’1,2 million de personnes attendues sur les terres malouines pour encourager les skippers.
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Noha Batard
© – Water and Technology Factory
- Voile légère : Dériveur léger à une seule voile, piloté et réglé par une seule personne ↩︎
- Match racing : Course de voile (régate) en équipes, sous forme de duel entre deux bateaux identiques ↩︎
- Transat Café l’Or (ex-Transat Jacques Vabre) : Course à la voile en double de 8500 km reliant Le Havre à la Martinique ↩︎
- Avarie : Dommage, détérioration ou panne technique survenant sur un bateau ↩︎





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